Article dans l’Expansion

Au chevet des cépages oubliés
Castelnau-de-Montmirail (France). Douce noire, romorantin, prunelart: des vignerons français tentent de redonner vie aux cépages oubliés, menacés de disparition par la domination de grands cépages internationaux qui ne représentent qu’une infime partie de la biodiversité de la vigne.

 

Article repris de l’AFP, le 1er novembre 2012, paru dans l’Expansion (consulter l’article)

 

Vignerons et passionnés se retrouvent ce week-end à Saint-Côme d’Olt (sud), pour la deuxième édition des Rencontres des cépages modestes, créées en 2011 pour défendre les cépages méconnus, rares et historiques.

On estime entre 6.000 et 7.000 le nombre de cépages de “vitis vinifera” (raisins de cuve et de table) dans le monde et l’Institut scientifique français de recherche agronomique (Inra) en conserve précieusement 2.600 dans son conservatoire de Vassal, près de Montpellier, explique à l’AFP son responsable, Jean-Michel Boursiquot, spécialiste de l’ampélographie, la science qui étude la botanique et l’ADN de la vigne.

Seuls 250 cépages destinés au vin figurent au catalogue des plants autorisés par le ministère de l’Agriculture, ajoute le scientifique. Et 95% de la surface viticole est occupée par une quarantaine de cépages seulement, dont une bonne quinzaine sont ultra représentés dans le monde entier: chardonnay, merlot, pinot et autre syrah.

Dans sa maison de Castelnau-de-Montmirail, Robert Plageoles, 77 ans, raconte son parcours de précurseur de la réhabilitation des cépages autochtones disparus sous les coups du phylloxera, l’insecte ravageur qui provoqua l’arrachage des plants à la fin du XIXe siècle, du productivisme qui a favorisé les cépages aux meilleurs rendements et des réglementations strictes ayant prévalu à la création des AOC.

Issu d’une famille de vignerons, Robert Plageoles ne supportait pas la “perte de mémoire collective” représentée par la disparition des vieux cépages alors que la viticulture française était en perte de vitesse face aux vins américains ou australiens.

Il commence en 1982 avec l’ondenc, cépage blanc typique du coin, interdit à l’époque. “Je me suis arrogé le droit de planter“, dit-il. “Quand j’ai déclaré au douanier avoir planté du verdanel“, un autre cépage blanc, “il m’a dit: +il n’existe pas, je ne l’ai pas dans mon ordinateur+. Je lui ai répondu, +vous non plus vous n’êtes pas dans l’ordinateur, c’est pas pour ça que vous n’existez pas+“.

Petit à petit, Robert Plageoles a fait renaître la quinzaine de cépages historiques locaux et son prunelart (rouge) s’est retrouvé chez le chef triplement étoilé Michel Bras.

Nicolas Gonin, vigneron à Saint-Chef (sud-est) pense lui aussi que l’avenir de la viticulture française se joue en partie sur la réhabilitation de son héritage. Sur son domaine de 5 ha, il a commencé en 2005 à planter du persan. Aujourd’hui, “grâce aux cépages anciens, je vends à New York, Chicago, Tokyo alors que je suis complètement inconnu“, dit-il, estimant qu’il serait proche du dépôt de bilan avec des cépages conventionnels. “On a sauvé les cépages anciens jusqu’au moment où ce sont les cépages anciens qui nous sauvent“, dit-il.

Michel Grisard, vigneron à Freterive, dans les Alpes françaises, a “réhabilité la mondeuse” dans son département et préside le Centre d’ampélographie alpine (CAA), créé en 2007 pour débusquer les cépages locaux en perdition. “On fait de l’archéologie viticole et on a fait de belles découvertes“, raconte-t-il.

Par exemple, le CAA a retrouvé 14 pieds de bia blanc dans une très vieille vigne à Apremont (Savoie). “C’était quasiment un miracle“, dit Nicolas Gonin, vice-président de l’association. “L’un des plus qualitatifs de Rhône-Alpes“, ce cépage vient d’être ré-autorisé, tout comme la mècle et la sérènèze, ajoute-t-il.

La procédure de reclassement administratif des cépages n’est pas simple -il faut retrouver plants, bibliographie et référencement, souvent auprès du domaine de Vassal- mais elle s’est assouplie depuis quelques années, explique Jean-Michel Boursiquot.

Certains rêvent comme Robert Plageoles d’aller plus loin. Depuis le phylloxera, les cépages sont greffés sur des porte-greffe, des hybrides américains résistants, et il voudrait revenir “à la viticulture originelle sans greffage“.